19.8.16

minuscule obsession

s y m i . g r e e c e





18 : 10 Une île se dégage des lourds nuages gris, le soleil luit sur son chef. Sa nature regorge de fruits délicieux, le poisson s'attrape à la main, les lois y sont douces. Voici l'île des plaisirs. J'y croise un certain Gauguin qui goûte et gouache des fruits exotiques. La jungle est aussi sauvage et naïve que celle du Douanier Rousseau. Cette escale et délicieuse, trop pour y rester. Je lève l'ancre.
Soudain le brouillard se lève, silencieusement mon navire frôle les côtes de cette île nucléaire, victime de la folie des hommes. Voisine de l'île d'exil. Sa terre est stérile, son écume bouillonnante, ses oiseaux emprisonnés dans le ciel. Autrefois on y bannissait les esclaves ou des canailles de tout poil. Doucement, le vent m'emporte plus loin. De ma longue-vue apparaissent unes à unes les îles stratégiques, les citadelles se dressent fièrement. Puis à leurs tours, une après l'autre, les îles colonies où poussent la canne à sucre et le métissage. Je navigue et m'en éloigne sur le rythme des tam-tams qui vrombissent, aussi lourds qu'un révolution, aussi trapus qu'un peuple en marche vers sa liberté. L'orage gronde.
Jaillissent de la brume et des ténèbres des mondes aux histoires mystérieuses, des îles de monstres, de laboratoires clandestins. Fabuleuses îles de légendes.
Le tonnerre cesse. La lumière m'éblouit. Une île à nulle autre pareille me barre la route. Je la reconnais. Elle, cette terre des humanistes, de la liberté. On raconte que Sir Thomas More y rencontra le vieux marin Raphaël Hythloday. Demain j'atteindrai enfin les plages de l'île des utopies. Utopia me voilà.




L'univers insulaire, et tous ses dérivés, m'a conquise il y a fort longtemps. Abondance, dépendance, solitude, tradition, ouverture, liberté. Malheureuses ? Puissantes contradictions ? Ce que j'aime en elles c'est leur paradoxe, car je suis aussi paradoxe, nous le sommes tous. De notre monde les îles sont aussi une métaphore. Telles nos étoiles qui s'amalgament en constellations, les îles forment des nations.  Il faut s'armer d'une loupe et zoomer sur l'une d'entre elles pour s'apercevoir que ces petits mondes sont révélateurs de nos sociétés; complexes, hybridés, colonisés, … et comme notre petit monde si seul dans l'infini. 


Les îles me séduisent, et il y a quelque chose de si réciproque entre nous. Elles surgissent toujours sur ma route, sans crier gare. Elles me harcèlent depuis le jour où je suis née, sur une île, lointaine, rouge. Je suis déjà marquée du sceau de l'insularité. Puis d'autres îles sont venues mettre leur grain de sable dans le rouage généalogique; ancêtres corses, créoles réunionnais. Course folle et effrénée vers les mers et les océans, naviguant d'îles en îles, ces hommes et ces femmes se rencontraient et s'unissaient là où le monde fut monde.
J'abdique. Je suis une insulaire. Ne l'êtes vous pas vous aussi ? Et ensemble nous voyons des îles partout, voyez vous. Des traces de café sur une table, les nuages flottant dans la mer de ciel, un massif de fleurs sauvages sur une pelouse disciplinée.


Je reprends la mer aujourd'hui, mon carnet de route sous le bras, à la recherche d'une île. Je veux être pour un instant l'anthropologue insulaire, l'explorateur des mers, je veux être un Jules Verne, un Capitaine Nemo, un vieux pirate solitaire, je veux être un James Cook intrépide. Je veux cartographier ses courbes, annoter notes et anecdotes, retranscrire les histoires sans fin de celles et ceux qui l'ont accosté. 
Mon navire prend la mer.

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